Hier soir, dans une Maestranza aux yeux de chimère, Don José Antonio Morante Camacho, né non loin d’ici, à La Puebla del Río, avait convoqué les cieux et ses apôtres.
Morante n’a pas toréé, non. Il a élevé une lidia totale à un niveau que peu osent même imaginer et que peu auraient eu le courage de soupçonner. Assis sur une simple chaise, dans une atmosphère qui relevait déjà de la déraison collective, il a imposé une évidence, la sienne : le toreo appartient à une dimension supérieure, en territoire Morante, où les autres arts eux-mêmes semblent regarder vers le haut, admiratifs, ébahis.

Morante n’est jamais parti. Mais il est revenu. Meilleur encore que lors de son vrai-faux départ d’octobre dernier.
Revenu avec cette sensation incandescente de domination absolue. Parler de facilité serait presque une insulte. Car ce qui s’en dégage relève d’un melting-pot absolu et inouï de génie, de créativité, d’inspiration permanente et d’une intelligence rare qui confine à l’instinct pur. Un toreo venu du plus profond des tripes. Un cri du cœur, carrément.
Et au cœur de tout cela, un courage hors normes, presque silencieux, immobile, comme invisible tant il semble naturel.

Morante régale. Surprend. Il ouvre des chemins spatio-temporels que l’on croyait oubliés. Réveille des courbes anciennes, esquisse une tauromachie aux couleurs nouvelles, rafraîchies, inattendues, presque inconnues. Une tauromachie qui ne se contente plus d’émouvoir : elle bouleverse, elle désarme. C’est une onde de choc.
Chaque mouvement porte en lui le sceau de l’inconnu. Fugace, mais immortel. Pas seulement une faena, mais une ode, comme une œuvre totale.
Morante a semblé écrire, dessiner, en à peine vingt minutes, une page éternelle de l’histoire du toreo. Irréelle de lenteur, née du bout des doigts, enroulée autour de sa silhouette, suspendue dans un temps que lui seul semble détenir.

Et puis il y a eu cette communion. Rare et franchement inexplicable. Une arène entière debout, mais sur le cul. Estomaquée. Retournée. Emportée dans une folie douce, consciente d’assister à quelque chose jusqu’alors inconnu et qui ne se reproduira peut-être jamais. Certains pleuraient, d’autres criaient, tous comprenaient de nouveau. Même à distance, devant un écran, il était impossible d’y rester insensible. Cette chair de poule, ce frisson qui traverse le corps alors qu’on est simplement assis dans son canapé — cela dit tout de l’impact, de la puissance émotionnelle, de la vérité de ce moment.
Il a manqué les trophées. Peu importe. Ils n’auraient eu que peu de valeur à côté de l’instant. La tentative du public de le porter vers la Puerta del Príncipe sans la moindre oreille en dit bien plus long que n’importe quel succès chiffré. Elle raconte la démesure, la grandeur — que dis-je, l’immensité — du personnage, la folie qu’il inspire, et cette génialité brute qui échappe à toute forme de règle.

Car aujourd’hui, Morante dépasse le simple statut de figure. Il est un monde à lui seul. Un monde parfois incompris, déroutant, mais absolument essentiel. Le renouveau de la tauromachie, son souffle, son urgence, cette recrudescence de jeunesse — une grande partie de cela, non seulement passe par lui, mais lui est due.
Morante est tout simplement exceptionnel. Et les mots, même les plus grands, semblent encore trop étroits pour contenir ce qui a été vécu. Hier, sur une chaise de bois, Morante a ressuscité, de nouveau, Rafael « El Gallo » et ravivé des souvenirs nîmois « vieux » de seize ans. Assis, il cita « Colchonero », qui n’avait pas la caste que son nom laissait présager. Lorsque celui-ci rendit son dernier souffle, Morante était assis. Sur le trône du toreo.
Photos JM Medina
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