La Feria de Pentecôte à Nîmes, 70eme du nom, s’est soldée devant une arène copieusement garnie, par un double triomphe, une grâce et dans la confusion. L’équilibre de la corrida repose, à Nîmes comme ailleurs, sur un socle fragile où différentes composantes se lient parfois et se délient souvent. Un bon lot de toros, des toreros galvanisés, un public attentif et une présidence compétente.
Le lot de toros y était. De loin le plus complet et de meilleure composition de toute la Feria écoulée. De Guadalix de la Sierra, Victoriano del Rio avait embarqué six toros bien présentés, sérieux et hauts pour certains, aux armures allant de commode (le 5) à bien développée et sans excès pour le reste de la troupe. Un envoi qui résulta maniable dans son ensemble, exception faite au quatrième plus retord et avisé. Meilleurs pour le toreo le 5, noble et à la charge vibrante et le 6, brave et spectaculaire dans tous les tiers. A un degré moindre, les 2 et 3, le premier de l’envoi restant plus anodin.
El Juli, pour son 50eme paseo sur le sable de l’amphithéâtre romain est arrivé précédé d’un début de temporada particulièrement faste et avec l’envie de ses plus belles années. Face à son premier adversaire « Drosero », le torero madrilène afficha d’emblée ses bonnes intentions à la cape puis il confia le fauve au groupe équestre pour deux rencontres, sans style véritable avant de ciseler un bon quite par chicuelinas avant qu’Alejandro Talavante ne composte son ticket, donnant la réplique par saltilleras allurées. Muleta en main, le diestro de Velilla fut insolent de maitrise. Si le Juli ne surprend plus, le voir dans cette forme-là enchante. Labeur muletero d’une grande dimension, appliqué, obligeant sans écraser son adversaire pour une partition allant à mas et recueillant plusieurs séquences de grande note. Final accompli par luquecinas données dans un pouce de terrain avant pinchazo puis entière d’effet rapide libérant le premier pavillon de la soirée. Son second « Pulato » moins maniable et plus avisé, compliqua la tâche du madrilène qui fit front avec l’immense bagage qui est le sien, sans pouvoir totalement échafauder une œuvre digne de ce nom.

Alejandro Talavante revenait à Nîmes après quatre temporadas d’absence. Un retour attendu par les amoureux de « toreo puro » malgré le début de saison mi-figue mi-raisin du torero de Badajoz. Son premier « Andaluz » du fer de Cortes, piqué correctement à deux reprises, s’avéra maniable mais pénible pour le toreo qu’affectionne l’extremeño qui s’évertua dans sa prise de contact à faire passer le fauve sans s’y adapter pleinement. Un manque de dominio qui se vérifia par plusieurs «enganchones » au milieu de plusieurs muletazos soignés et toutefois de très bon goût. Faena de hauts et de bas conclue par de spectaculaires manoletinas. Conclusion après quatre tentatives infructueuses, faute d’engagement véritable.
La séance fut tout autre devant le quinto, du nom de « Bolero », de Cortes. Un astado au port de tête altier mais commode d’armure (le plus commode du lot), qui fut piqué assez correctement en deux assauts à l’intensité inégale. Époustouflante fut l’entame muletera, les deux genoux englués dans le sable pour une dizaine de muletazos d’une extraordinaire cadence, dont un dernier le regard figé vers les travées. Ovation et musique pour une faena poursuivie magistralement, sur les deux bords, Talavante profitant de la charge noble et vibrante du Cortes pour lier une œuvre parmi les plus abouties de l’espagnol en terre gardoise. Naturelles empreintes de sentiments, derechazos puissants et profonds avant final par bernardinas puis arrucina risquée. Entière portée avec engagement, dans la croix et foudroyante. Deux oreilles incontestables.

Tomas Rufo, débarquait dans la Préfecture du Gard devancé d’une réputation grandissante, car auréolé de plusieurs succès marquants, à Madrid et Séville notamment avec moins d’une quinzaine de corridas dans les jambes. Véritable prodige, métronome du toreo en devenir, le torero de Talavera la Reina a tout pour devenir la figura de demain et a montré ce lundi à Nîmes qu’une place parfaitement légitime l’attendait à la table des plus grands. Tomas Rufo confirma son alternative devant le toro « Breviato », El Juli lui cédant les trastos, ce dernier recevant quelques instants plus tard un brindis du récipiendaire. Face à un astado maniable, mais qui transmis peu, Tomas Rufo proposa une faena appliquée d’intensité irrégulière et majoritairement droitière, recueillant les encouragements plutôt discret d’un conclave d’abord assez frileux avec le garçon. Estocade entière en conclusion d’un premier acte qui en précédait un suivant beaucoup plus « chaud ».
Son second opposant « Ennarrolado » porteur du dossard numéro 6, bien roulé et plutôt armé s’engouffra d’abord avec panache dans la cape du toledano puis fonça avec alegria dans le matelas. Deux poussées en brave, spectaculaires et franches sous la morsure du fer qui aurait pu/dû pousser le balcon présidentiel à réclamer une troisième rencontre qui n’aurait été fortuite. Changement de tiers sous la réprobation d’une partie du conclave, qui ovationna ensuite Andres Revuelta auteur d’un tercio de banderilles particulièrement admirable. Tomas Rufo devina très vite les grandes qualités de transmission de son adversaire, qu’il embarqua dans une sublime entame par doblones avant de gagner le centre pour plusieurs tandas de grande musique. Tomas Rufo, se mit à la hauteur d’un grand toro qui répétait inlassablement dans l’étoffe avec beaucoup de classe et de vibration, homme et toro déclenchant à l’unisson les olés les plus sincères de la Feria. Dans la clameur des travées, commencèrent à descendre les premiers appels à la grâce repris par le banderillero Fernando Sanchez pour le coup pas discret pour un sou… Une pétition grandissante pour une faena allant quelque peu à menos, Tomas Rufo compensant la perte de vitesse de l’astado par plusieurs séquences spectaculaires qui pesèrent encore un peu plus sur le moral du Cortes. Et puis soudain, le président Pastor nous coupa littéralement la chique, et l’herbe sous les pieds d’un Rufo aussi surpris que la majorité du conclave de voir le mouchoir orange balancé prestement du balcon sans laisser croitre la demande populaire, quelle qu’en soit l’issue. Preuve que cette décision, contestable et contestée, fut annoncée trop tôt, Tomas Rufo ne pris même pas la peine de porter l’estocade au simulacre. Par cet acte, le final fut (à mon sens) gâché. Ennarrolado était un grand toro, de très loin et sans mal le toro de la feria. Probablement pas un toro d’indulto, mais un animal qui aurait mérité une vibrante vuelta al ruedo posthume. Au lieu de ça, cette corrida s’est terminée dans la confusion, les uns ravis, les autres courrouçant le palco nîmois de nouveau pointé du doigt, celui-ci se retirant sous la bronca.

Il faudra un jour, que la municipalité nîmoise mette enfin le doigt sur la question et solutionne avec davantage de clairvoyance que de copinage la question des présidences. A mon sens, et cela n’engage que moi, il ne me semble pas opportun que de voir les élus locaux se voir distribuer comme des bons points la tête d’un balcon présidentiel, dans la plus importante arène de France. Pas plus que l’adjoint à la tauromachie ne soit à la tête de la majorité des présidences. Ce constat n’engage que celui qui écrit ces lignes, mais il me semble préjudiciable et dangereux, que le « protagonisme », le besoin de triomphe, de lumières, fausse la donne et l’emporte sur la crédibilité d’une arène aussi importante.
FICHE TECHNIQUE DE LA CORRIDA
Arènes de Nîmes. Lundi 6 juin. Feria de Pentecôte. 3/4 d’arène. Chaleur et vent léger, ciel gris en fin de course. Toros de Victoriano del Rio et Toros de Cortes (3, 5 et 6).
Présidence : Mr Pastor
Poids des toros : 501, 520, 518, 514, 538, 534.
Cavalerie Heyral. 12 rencontres
Le matador de toros Tomas Rufo a confirmé son alternative devant le toro “Breviato” n°63, castaño chorreado, né en 01/2018 de 501 kilos.
Salut du banderillero Andres Revuelta au sixième.
Le sixième toro “Ennarrolado”, n° 164, negro mulato, né en septembre 2017 de 534 kilos a été gracia par Tomas Rufo.
EL JULI (bleu nuit et or): oreille et saluts
ALEJANDRO TALAVANTE (bleu nuit et or): saluts au tiers et deux oreilles
TOMAS RUFO (blanc et or) : saluts au tiers et deux oreilles symboliques

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