Le sommeil fut dur à trouver. Comme marcher seul, à la recherche d’une oasis perdue en plein désert du Sahara. Marcher seul, avec mille questions à poser. Hier, au milieu du ruedo venteño, accompagnant la dernière vuelta de Morante de la Puebla puis sa sortie en triomphe par la grande porte de Las Ventas, pourtant asphyxié par une foule impressionnante, je me suis senti seul. Nous sommes tous un peu seuls aujourd’hui. Dépourvus de justification. Mais heureux, quelque part. Comme mille hommes, finalement.

Il était 19h35, en ce dimanche 12 octobre destiné, définitivement, à entrer dans l’histoire. Madrid, sa Plaza Monumental en feu, et 24 000 âmes qui brûlaient encore des échos d’une faena inimaginable, inqualifiable. Née du génie de Morante de la Puebla. Le matin, il offrit au monde un festival hommage au maestro Antonio Chenel Albaladejo « Antoñete ». Il permit le plaisir de revoir Curro Vázquez et César Rincón offrir deux leçons. De torería, de toreo pur et de don de soi. Plus tard dans la soirée, Morante conjuga les trois, et plus encore, vêtu très symboliquement de « Chenel y oro ».

Quand soudain, le temps s’est arrêté. Après avoir offert au monde un absolu chef-d’œuvre d’art et de courage, après s’être relevé d’une voltereta qui aurait pu tout briser, il s’est avancé lentement vers le centre du ruedo. En dieu du toreo. Cette « boca de riego » que Morante a toujours, quasi systématiquement, évitée par crainte du vide, préférant la proximité « de los medios », là où l’âme de l’homme se livre au souffle du toro. Il s’est avancé vers sa destinée, et un peu la nôtre, comme seuls les élus savent le faire : en plénitude. Et là, sous les yeux d’une plaza muette, médusée, il a saisi sa coleta.

Morante s’est coupé la coleta.

Laconique, comme une fin de siècle.

Morante s’en va. Sans chichis, ni tralalas d’une tournée d’adieu calculée, pensée. Morante s’en va à sa manière. Avec classe, avec cœur. A lo grande. 

À cet instant, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Pas seulement parce qu’un torero quittait l’arène, mais parce qu’un dieu de chair renonçait à sa propre condition. Pour devenir légende.

Parce qu’un homme, comme dénudé et seul face au monde, venait de donner la plus belle leçon d’humanité qu’un artiste puisse offrir : savoir s’arrêter au sommet de son art, en pleine lumière et sur la plus importante scène qui soit.

Ce fut une incandescente et brutale commotion. Comme une blessure collective. Une douloureuse déchirure intime pour tous ceux qui ont vécu à travers son art, son génie, qui ont vibré à chaque mouvement de cape et de muleta, à chaque inspiration. Qui ont cru en la beauté absolue du toreo.

Le toreo éternel est mort.

Car Morante n’était pas qu’un torero. Il était le toreo. Il en était la chair, la mémoire vive et la transcendance la plus absolue. Son regard perdu dans le ciel de Madrid, ses mains tremblantes, ses larmes aussi sincères que déchirantes : tout cela disait plus que mille triomphes. La fin d’une ère. La conscience inconsciente du temps qui s’en va. Comme si Morante de la Puebla avait, une fois de plus, arrêté le temps — définitivement.

Nous sommes désormais orphelins.

Oui, orphelins du dernier poète et seul véritable interprète de la tauromachie. Orphelins du seul homme de chair et de sang capable de défier la physique et le destin pour sublimer l’instant. Orphelins d’un homme qui avait compris que le toreo n’est pas qu’un art que l’on exécute, mais bel et bien un état d’âme que l’on habite. Que l’on abrite.

Je ne sais pas ce qu’il restera de nous, le jour d’après. Car il n’y aura plus de jour tout à fait pareil désormais.

Le vide qu’il laisse n’est pas seulement celui d’un torero, mais celui d’une part de nous-mêmes — celle qui croyait encore que la beauté pouvait suspendre le temps, et le monde.

Le reste est silence.

Silence d’une arène, silence d’histoire, silence d’adieu.

Morante de la Puebla s’est coupé la coleta.

Le monde entier, la tauromachie entière, pleure aujourd’hui son plus grand artiste. Le meilleur torero de l’histoire du toreo.

Merci Don José Antonio Morante de la Puebla. Merci d’avoir bercé mes illusions, de m’avoir permis de croire en l’absolue vérité du toreo, en la beauté éternelle d’une tauromachie à l’interprétation unique. Profonde, viscérale. Je n’ai jamais voulu convaincre qui que ce soit de se rallier à la cause « morantiste », malgré mille arguments valables et abondants. J’ai d’ailleurs toujours été un peu triste qu’ils ne le soient pas — pour eux, bien sûr. Aujourd’hui, ils le sont tous.

Je suis triste, parce que ma fille n’aura pas la chance de voir toréer Morante de la Puebla, mais je lui conterais à l’envi la chance et le bonheur d’avoir pu vivre à la même époque que le plus grand de l’histoire. 

Ce dimanche 12 octobre restera pour toujours comme la journée la plus intense de ma vie d’aficionado. Éternellement.

Maintenant que nous sommes tous morantistas, qu’allons-nous devenir ?

Pierrick Charmasson.

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