Il y a des matinées qui dépassent le cadre d’une simple corrida et qui entrent, à jamais, dans la mémoire collective. Ce 21 septembre 2025, incontestablement, en fait désormais partie.

Jusqu’au cinquième toro, sorti sixième, cette course se déroulait pourtant sur un rythme hésitant. Les toros de Juan Pedro Domecq, empreints de noblesse mais limités de souffle et de moteur, imposaient à Marco Pérez un effort constant. Le jeune prodige dut puiser dans ses ressources pour leur donner de l’allant, arracher des séquences de beauté là où le fond manquait. Le combat était à l’intérieur même de ce grand « petit » bonhomme de 17 ans. Une lutte féroce et introspective pour maintenir vivante la flamme de la matinée. Il y mit tout ce que l’on peut y mettre et tout ce que l’on est en droit d’attendre d’un futur colosse. Le garçon a du sitio, du caractère et du cran. Il s’engage. S’agenouille, à porta gayola. Celle de Nîmes est un véritable détroit. Il sut comprendre la caste du troisième toro, pour s’y mettre au diapason, l’alpaguer dans sa sûre muleta avant de mal conclure, au recibir, et de se trancher la main. « Molinero », qui était un bon toro, guère compris par une partie de l’assemblée, fut « arrastré » dans un quasi-silence rompu de quelques palmas.

Puis le destin, comme souvent, bascula. C’est ce qui fait la grandeur de la corrida. Touché assez durement à la main, Marco dut gagner l’infirmerie. L’ordre de la course fut inversé : Olga Casado, stoïque, affronta en cinquième position son second adversaire. Mais déjà, dans les gradins, l’attente grandissait : reviendrait-il ?

Et il revint. Avec un énorme bandage, à ne plus savoir compter ses doigts. La main meurtrie mais le regard et l’âme — celle des immenses — déterminés. Marco Pérez reparut dans l’arène comme une apparition inespérée. Alors que les premières gouttes s’écrasaient lourdement sur le sable, il s’agenouilla le long des planches pour recevoir « Bogador », son dernier toro. L’image, à elle seule, avait déjà des allures de légende.

Le ciel, ensuite, se déchaîna. Un déluge d’une rare violence transforma l’arène en véritable bourbier. Dans ce chaos aquatique, un adolescent de 17 ans se joua la vie face à un important toro de Juan Pedro, peu piqué certes, mais brave et noble. Lui aussi fit front face au cataclysme, en se battant. Il fut honoré d’une vuelta al ruedo posthume. La scène avait pris des allures irréelles : foudre et pluie, boue et sable, courage et vérité.

Alors que l’eau martelait les pierres bimillénaires, Marco Pérez écrivait sur cette piste illuminée de flotte un moment pour le souvenir. Une page de légende dans le grand livre de l’histoire des Arènes de Nîmes. Son triomphe, éclatant de courage, d’abnégation et de cœur, restera comme un chapitre fondateur de son début de carrière et de la mémoire vive des présents. Mouillés « hasta los huesos », mais heureux.

La comparaison s’impose. Elle s’imposait déjà à l’instant même où les cieux se fissuraient. Comme le 24 mai 2001, quand une corrida cataclysmique avait inspiré au Midi Libre ce titre resté fameux : « Triomphes pour l’histoire, sous un ciel de fin du monde ». Comme ce jour-là, les cieux se sont abattus sur Nîmes avec une brutalité dantesque. Et l’écho est saisissant : dans ce chaos, ce fut la première corrida du premier mandat de Jean-Paul Fournier, sous une tempête qui avait mis à l’épreuve le public des arènes voilà plus de 24 ans ; la dernière corrida de son dernier mandat — puisque la course dominicale de l’après-midi fut annulée — s’est elle aussi déroulée sous le signe du cataclysme. Ce 24 mai 2001, l’auteur de ces lignes n’avait que 12 ans et, si les souvenirs de faenas demeurent assez flous, reste le bonheur de pouvoir dire : « j’y étais ».

Mais au-delà des parallèles et des symboles, demeure une certitude : le 21 septembre 2025, Marco Pérez a véritablement médusé Nîmes, laissant cloués sur leurs sièges les derniers spectateurs courageux et intrépides. Dans l’apocalypse, il a offert un condensé de courage, d’indomptabilité et d’audace absolue.

Désormais, on pourra dire : « Ce dimanche 21 septembre, j’y étais ».

Je ne veux pas oublier Olga Casado, qui se présentait à Nîmes précédée d’une réputation flatteuse et chevillée d’une ambition grandissante. Le public des Arènes de Nîmes sut la recevoir comme l’on reçoit avec les honneurs les talents promis à un avenir radieux. Les Arènes de Nîmes lui sont, me semble-t-il, apparues grandes, face pourtant à deux petits novillos aux costumes bien étriqués pour une scène si imposante. La Madrilène a quelque chose que beaucoup d’autres n’ont pas : du talent et du caractère. Cela s’est vu par séquences éparses face à des Fuente Ymbro que l’on oubliera vite.

Point faible : des faenas à rallonge avec une « équipe » qui l’y encourage : « Voy a matarlo » — « No Olga, sigue, por luquecinas », forçant l’ennui et quelques sifflets. À la mort, sa valeur se confirme. Elle rentre droit. Une oreille pour la statistique et pour son abnégation. Elle reviendra, pour sûr.

FICHE TECHNIQUE DE LA CORRIDA

Arènes de Nîmes. Troisième corrida de la Feria des Vendanges 2025. Demi-arène. Ciel menaçant, température lourde puis déluge. 4 toros de Juan Pedro Domecq (1,2,4 et 6) et 2 novillos de Fuente Ymbro (3 et 5).

Présidence : Mr. Valade assisté de Mr Pouillard et d’un membre du Club Taurin Aficion Cheminote

Poids des toros et novillos : 503, 502, 435 (novillo), 497, 440 (novillo) et 507.

Cavalerie Heyral. 12 rencontres.

Un hommage a été rendu à Léandre Artal, membre de l’équipe médicale des arènes de Nîmes

Marco Perez a brindé son troisième combat à Jean-Paul Fournier, Maire de Nîmes

Olga Casado a brindé son deuxième combat à Marco Perez en déposant sa montera près de la porte de l’infirmerie

MARCO PEREZ (rouge et noir de sa despedida de novillero à Madrid) : oreille, deux oreilles, silence et deux oreilles et la queue

OLGA CASADO (blanc et argent) : silence et oreille

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